C’est de la triche ! Dopage instrumental

« Ouais mais… c’est de la triche. » Petite phrase assassine anodine, entendue de nombreuses fois, avec ma flûte bidouillée. Trafiquée diraient certains.

Avant de passer au propos principal de cet article, quelques rapides explications ‘techniques’ pour illustrer un peu les bidouilles que j’utilise au quotidien.

Je joue sur une Powell (modèle Signature) en argent, sur laquelle j’ai monté une embouchure en bois (de la marque Powell aussi). Ce choix un peu atypique peut déjà surprendre, mais ce n’est pas le sujet du jour.

Ma flûte a d’autres particularités. Plus petites, moins visibles, et qui ne s’entendent pas directement. Mais qui sont suffisamment importantes pour provoquer diverses réactions, dont le fameux « c’est de la triche ». Alors quoi ? Alors j’ai un petit support en bambou qui permet de faciliter la position du pouce de la main droite. Alors j’ai aussi un petit rajout en bois qui me permet de corriger un peu la justesse du Sol#3.  Alors j’ai des bouchons sur les clés du majeur et de l’annulaire gauche. Et puis j’ai aussi eu un petit prolongement de la clé de l’index gauche, et une cheminée refaite avec un bout de stylo en plastique. Tout ça. Oui oui.

Et donc, « tout ça », ça sert à quoi, me direz vous ?

A part le petit rajout de bois* pour le Sol#3, ça sert à corriger, ou à aider le maintien d’une bonne posture instrumentale. Ou une moins mauvaise, c’est selon. Parce que non, la flûte traversière n’est pas un instrument ergonomique. (Ceci dit, tous les instruments ont leurs problèmes niveau ergonomie et posture).

Travailler de manière intensive dans une position qui va à l’encontre de notre bien être postural et physiologique peut amener à de sérieux ennuis. Pour les plus connus on relèvera les tensions, crispations et crampes musculaires, les tendinites et autres inflammations… Qui sont en soi déjà bien dissuasives. Mais il peut aussi y avoir des blessures bien plus sévères, qui peuvent entraîner une incapacité de jeu partielle ou totale, réversible ou définitive. Réjouissant comme perspective, n’est-ce pas ? Certes, les lésions graves sont, fort heureusement, rares. Mais si je peux limiter le risque, personnellement, je le fais.

Mais mes petites bidouilles n’ont pas qu’un but de « prévention thérapeutique ». Elles sont aussi là pour… faciliter ma vie de flûtiste ! Et pour cause… et permettant une libération de la main, une détente musculaire supérieure, un meilleur équilibre postural, ces petits ajouts, qui ne payent pas de mine, sont une aide précieuse. Parce qu’un jeu qui se fait dans la détente, avec le moins d’efforts inutiles possibles, c’est un jeu plus efficace.

Pour résumer en quelques mots :  quand Jacques Zoon m’a installé le support du pouce et le prolongement de la clé de l’index gauche, j’ai fait un bond « technique » en quelques mois. Certaines difficultés digitales que je rencontrais se sont résorbées sans que j’ai à travailler particulièrement dessus. Alors bien sûr, pendant ce temps-là, j’ai continué de travailler activement et quotidiennement. Ce qui, logiquement, a dû m’aider à faire quelques progrès. Mais il n’y avait pas que ça. Il y avait aussi, et pour grande part, une position plus naturelle et donc une meilleure détente physique. De ce nouvel équilibre a découlé une plus grande liberté de geste, et donc, du point de vue instrumental, plus de précision, plus de rapidité bref… une meilleure technique digitale.

En lien avec ce propos, je reprendrai ici quelques tirées d’un article que j’ai écrit pour le Traversières Magazine N°115** :

On a parfois tendance à penser que c’est au musicien de s’adapter à son instrument. Qu’il doit savoir profiter et jouer de ses qualités, mais qu’il doit aussi pouvoir en compenser les faiblesses. Pour qu’au final, ce ne soit pas juste une flûte ou un violon que l’on entend, mais de la musique. Alors bien sûr, pour que l’on puisse oublier la partition, il faut que le musicien ait acquis une maîtrise technique de son instrument qui lui permette de ne pas faire que « jouer des notes ». Il faut qu’il y ait suffisamment d’aisance et de fluidité dans son jeu pour qu’il puisse y ajouter sa sensibilité, sa musicalité. Mais aider l’interprète à ‘minimiser’ ses efforts instrumentaux… N’est-ce pas le meilleur moyen de lui permettre d’investir cette énergie économisée… dans la musique ?

Apporter une amélioration à un instrument, c’est aider l’interprète à ne pas être qu’un instrumentiste, mais bien un musicien. Une avancée dans la facture, c’est laisser l’instrument à sa place : un outil au service du musicien, un instrument au service de la musique.

Mais quand certains ou certaines voient ma flûte, ils y voient de la « triche ». Une flûte trafiquée. Voire… « Une flûte d’handicapé(e) ». Cette dernière expression, je l’ai entendue en masterclass il y a quelques années, lorsque professeur s’est penché d’un peu plus près sur mes bidouilles. Les mots utilisés n’avaient rien de méchants ou de méprisants, le ton ne l’était absolument pas non plus. D’ailleurs je l’ai très bien pris, ça m’avait bien fait rire, et ça me fait toujours sourire. Mais j’avais trouvé le vocabulaire très révélateur de la façon dont on peut avoir tendance à penser dans le monde de la musique classique : si l’on modifie son instrument, c’est que l’on n’a pas été capable de le jouer tel qu’il est.

Dans cette même idée, quand j’étais en première année à la Haute École de Musique de Genève, Jacques Zoon m’a un jour proposé de remettre des bouchons sur les clés de ma flûte. Une nouvelle fois pour des raisons de position. La première chose qui m’a traversé l’esprit c’était : « ah bah c’était bien la peine de nous embêter petits pour les enlever tiens ! ». Et apparemment ça s’est lu sur ma tête… Jacques a alors regardé sa flûte à plateaux pleins, et m’a dit en souriant : « Oh, je sais que, en France, quand on joue avec des bouchons, on n’est pas flûtiste… Ça fait longtemps que je ne suis pas flûtiste. » Tout était dit. Ce n’est pas la qualité, le prix, la tête de notre instrument qui détermine notre valeur d’instrumentiste et de musicien.

Le corolaire qui accompagne bien souvent l’idée de triche c’est « c’est pas juste ». Mais qu’est ce qui n’est pas juste ? Que j’ai une flûte qui m’aille un peu mieux d’un point ergonomique ? Non, ce n’est en général pas ça qui pose problème. Ce qui pose problème, ce qui peut, selon moi, être une source de jalousie, c’est que ces petites bidouilles aient pu m’aider à m’améliorer en tant que flûtiste. Si l’on considère la musique comme une compétition, où l’on examine et juge chacun sur ses performances, alors oui, je suppose qu’on pourrait peut-être considérer ma flûte comme une aide technique déloyale. Mais alors si on pousse un peu plus loin dans cette idée (que je ne cautionne pas, soit dit en passant)… quid de celui qui joue sur une superbe Parmenon faite ‘sur mesure’, par rapport à celui qui joue encore sur une ‘simple’  flûte d’étude ?

Certes, on utilise souvent le terme de performance dans le domaine des arts. Mais doit-on pour autant chercher à comparer tout le temps ? Ne peut-on pas juste apprécier ? Sans avoir besoin d’émettre tout de suite une classification quelconque ? Bien sûr certaines interprétations, certains instrumentistes nous touchent plus que d’autres. Mais est-on seulement capable de dire vraiment ce qui nous émeut chez ces musiciens ? La musique va plus loin que les notes, et la technique déployée par celui qui la joue n’est qu’un outil au service de son interprétation. Et c’est la même chose pour son instrument.

Nous avons tous des perceptions et des goûts différents. C’est ce qui fait la richesse, la diversité et la beauté du monde musical. Alors selon mes goûts et mes envies, j’ai choisi d’ajouter de petites bidouilles à ma flûte. Parce que pour moi c’était mieux. Ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit. Une flûte bidouillée/trafiquée/modifiée, n’est pas mieux qu’une autre qui ne l’est pas. Et j’entends tout à fait les arguments de ceux qui n’aiment pas, ou qui trouvent que côté esthétique visuelle ce n’est vraiment pas ça. C’est vrai, avoir  des petits bouts de bois collés sur sa flûte, ce n’est peut-être pas ce qu’il y a de plus joli. Moi ça ne me dérange pas.

Ce qui est important, c’est que chacun puisse faire le choix qui lui convient, et qu’il puisse en changer librement s’il le souhaite. Ce qui est important, c’est que votre instrument vous corresponde. Qu’il corresponde le mieux possible à ce que vous voulez en faire.

Oui je joue sur une flûte modifiée. Et vous savez quoi ? J’assume.

* Je ne parle ici que des bidouilles que j’ai encore sur ma flûte
** « Le système du Do# automatique de Jacques Zoon », p.23 Traversières Magazine N°115

10 réflexions au sujet de « C’est de la triche ! Dopage instrumental »

  1. Tout à fait d’accord ! Personnellement j’ai récemment ajouté un support de pouce droit à ma flûte. Cela m’aide à corriger un problème de position de pouce et je me sens nettement plus à l’aise lorsque je joue. Que de crispations en moins !

    Si on creuse un peu dans l’histoire de la flûte, Marcel Moyse avait mis au point avec Couesnon une flûte plus « ergonomique » (http://www.flutist.dk/marcel_moyse_couesnon_flute.htm). Il avait même une préférence pour les clefs à plateau fermé.

    De plus en plus de musiciens semblent prendre conscience qu’il n’est pas normal d’avoir mal durant leur pratique musicale. Peu à peu, les mentalités évolueront peut-être…

    1. J’espère aussi que les mentalités vont arriver à changer… et je pense que c’est déjà un peu le cas!
      merci beaucoup pour le commentaire et le lien que j’irai consulter avec plaisir

  2. bravo pour cet article qui laisse entrevoir un peu plus de liberté… J’espère que les mentalités vont changer surtout que notre instrument est encore étouffé par la pression scolastique.. Pour ma part je joue une flûte Landell en argent avec une tête en bois et ça me convient et j’assume à fond

  3. La flûte, moi je n’en joue pas . Je l’écoute, et bien sûr, plus elle est bien jouée plus c’est beau, et plus je suis heureuse .
    Qu’elle ait des bouchons sur les clés, un support pour le pouce, un
    sol#3 corrigé, ou pas, peu m’importe !
    Ce qui compte, c’est le bonheur que j’éprouve à l’entendre, qui me fait être reconnaissante à celui qui la joue, quelles que soient les particularités de son instrument …
    Il y en a qui pensent que la douleur de l’exécutant apporte un plus (à celui qui écoute.?.. ou qui joue ?…) ? Belle idée qu’on va laisser aux « musichistes  » -oh pardon- aux  » masochistes » de tous bords !!!!
    Allez, merci aux bricoleurs, aux Zooneurs-trouvent-tout , qui facilitent et embellissent la vie des musiciens acteurs et auditeurs !

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