Un peu d’histoire : Jean-Louis Tulou

Cet article se sera un peu fait attendre, je le reconnais… Mais mieux vaut tard que jamais!

Jean-Louis Tulou (né à Paris le 12 septembre 1786, mort à Nantes le 24 juillet 1865), est flûtiste virtuose, compositeur, et facteur d’instruments. Rien que ça! Son nom est plus connu dans le milieu de la flûte et je ne m’étendrai pas ici sur sa carrière flûtistique ou même pédagogique. Je préfère m’intéresser aux instruments qu’il a fabriqués, plus particulièrement aux flûtes, et encore plus spécifiquement à l’opposition qui semblait exister entre Tulou et Boehm.

Jean-Louis Tulou tel que représenté dans sa méthode
Jean-Louis Tulou tel que représenté dans sa méthode

Mais si la flûte Boehm est bien répandue à l’heure actuelle… une flûte ‘Tulou’, ça ressemble à quoi? Voilà ce qu’écrit Tulou lui-même dans sa « méthode de flûte progressive et raisonnée » :

« Je viens de mettre au jour une flûte à patte d’UT à laquelle j’ai apporté des modifications importantes. J’ai disposé les clés de manières à pouvoir faire avec justesse et facilité certaines cadences défectueuses. On peut utiliser ces clés dans beaucoup de passages qui deviennent d’une exécution facile. J’ai remplacé les ressorts en acier par des ressorts en or qui ne demandent jamais d’huile pour fonctionner librement, et par ma nouvelle perce l’instrument a plus de justesse et les sons graves plus de puissance. Je me suis attaché surtout à conserver scrupuleusement le son naturel de la flûte, ainsi que la simplicité du doigté ». (Réserve sur la « simplicité »).

En image, une flûte modèle Tulou, ça ressemble à ça:

Flûte tulou - extrait de la méthode
Flûte tulou – extrait de la méthode

Il s’agit donc d’une flûte à 12 clés, dont la fameuse « clé de Tulou » (qui est la petite clé du fa#). La perce est encore cylindro-conique. Comme on peut le deviner sur la photo précédente, la marque de Tulou est un petit rossignol qui surmonte l’inscription TULOU / PARIS

Marque Tulou
Exemple de la marque de Tulou sur un piccolo

On peut se demander ce qui a poussé Tulou à devenir facteur d’instruments. On entend souvent que ce serait en réaction au système Boehm, auquel il était farouchement opposé. Voici ce qu’en dit Constant Pierre:

« Comment Jean Louis Tulou (né à Paris le 12 septembre 1786), virtuose célèbre, s’improvisa-t-il facteur? On ne sait, mais ce n’est pas à coup sûr pour combattre la flûte Boehm, puisqu’elle ne parut qu’après 1832 et que nous le trouvons fabricant dès 1818. Adversaire du nouveau système, il le fut résolument, et jusqu’en 1855, dernière exposition à laquelle il participa, Tulou présenta toujours des flûtes coniques perfectionnées par lui et son collaborateur J.Nonon. Cette hostilité s’explique. Professeur d’un talent merveilleux, Tulou ne voulut pas, même au prix d’une plus grande facilité d’exécution, sacrifier les avantages que lui offrait l’ancienne flûte, car la nouvelle, il faut bien le reconnaître, changeait la nature et la qualité de certains sons, par suite des modifications apportées à la forme et au diamètre du tube, à la dimension et à la position des trous. Tulou en vit plus les inconvénients que les qualités, et comme il fallait perdre certains avantages pour en acquérir d’autres, notre célèbre flûtiste préféra le statu quo, il faut l’en excuser. »

Ce que dit Tulou dans l’introduction de sa méthode nous éclaire un peu sur ses motivations et semble aussi valider la thèse de Constant Pierre. Il apparaît en effet qu’il ne cherchait pas à s’opposer directement et uniquement à la nouvelle flûte de Theobald Boehm, mais plus généralement à toutes les flûtes qui, pour lui, s’éloignaient de l’idéal instrumental qu’il avait.
Pour Tulou, la flûte « demande une voix moelleuse dans le piano, vibrante et sonore dans le forte », ce qui nécessite un son tout en « rondeur ». Tulou ne semble nullement opposé à des améliorations nouvelles, mais affirme qu’il faut faire attention à « deux points essentiels, savoir la conservation du son et la simplicité du doigté ordinaire ». C’est ainsi plusieurs facteurs et/ou flûtes contre lesquels il expose des arguments. Il met ainsi en cause Gordon, un de ses élèves, Boehm, et un modèle de flûte anglaise. Reproche commun dans ces trois cas : l’altération du son.
Car le son est véritablement le critère premier pour Tulou: « Que faut-il avant tout pour être chanteur? une belle voix ; pour être flûtiste, un beau son ». Il trouve ainsi que les nouveautés apportées ont tendance à faire ressembler la flûte au hautbois, avec des instrument au « son maigre, sans rondeur ». Voici notamment l’exemple qu’il donne pour illustrer son propos:

« Il est d’une importance fondamentale de conserver à chaque instrument la différence de timbre qui lui est propre ; car c’est cette différence même qui constitue en grande partie le charme de la musique.
Chaque instrument a sa place et son mérite spécial: par exemple, si le solo de flûte que Gluck a placé dans son opéra d’Armide* pour accompagner l’air du sommeil de Renaud, était exécuté par un hautbois qu’arriverait-il? La suavité que le compositeur a voulu donner à ce morceau disparaîtrait complètement. Eh bien! Je suis convaincu que le résultat serait le même avec la flûte Boehm. »

* Je ne sais pas vous… mais moi j’ai tout d’abord pensé au solo d’Orphée et Eurydice, pour m’apercevoir que je ne connaissais en fait pas celui d’Armide!

Même s’il semblerait que ce soit donc des questions de timbre et de son qui vont faire que Tulou s’opposera au système Boehm, il apparaît tout de même que Tulou était attaché à l’idée que la flûte n’avait pas besoin plus de clés qu’elle n’en possède, et que tout ajout était une complication inutile, voir même préjudiciable à l’instrument! Voici ce qu’il dit à ce sujet:

« La flûte à patte d’UT comporte ordinairement 8 ou 10 clés […]. On peut encore en ajouter plusieurs autres, quelques fois même on m’en a demandé jusqu’à 14, mais je ne puis considérer ces exigences que comme des fantaisies d’amateurs.
On pense à tort que plus on augmente le nombre de clés sur une flûte, plus on la rend parfaite: un perfectionnement réel serait plutôt d’en diminuer le nombre ; car il est certain qu’on altère la qualité du son en multipliant les trous sur le tube.
Je ne suis pas partisan de l’emploi de toutes ces clés ; cependant je dois reconnaître l’utilité de celle qui sert à cadencer le RÉ au dessus des lignes**: par le doigté ordinaire cette cadence est difficile pour celui qui n’a pas une grande habitude de l’instrument, et comme justesse elle laisse toujours quelque chose à désirer. »

** Il s’agit de la clé de trille

Les instruments fabriqués par Tulou étaient manifestement des instruments magnifiques, en témoignent ces lignes tirées de la Revue Musicale de France de novembre 1855:

« Mr Tulou expose notamment une flûte construite d’après son nouveau système, à laquelle il serait difficile, pour ne pas dire impossible, de trouver le plus léger défaut de sonorité ou de justesse ; elle est tellement perfectionnée qu’elle permet d’exécuter  avec facilité les traits les plus compliqués de la musique moderne. Or si l’on songe à l’état d’infériorité où se trouvait l’ancienne flûte, sous le rapport de la facilité d’émission et de la sonorité sur toutes les notes, on avouera que c’est là un véritable progrès ; ajoutons qu’on le doit uniquement à Tulou. Des essais multipliés, joints à l’étude approfondie des phénomènes acoustiques résultant des vibrations de la colonne d’air cylindrique, lui ont permis de déterminer d’une manière absolue les dimensions de ses perces et la place que les trous doivent occuper ; enfin par la nouvelle disposition de ses clefs, il obtient aisément certaines cadences qu’on ne pouvait produire sur l’ancienne flûte. Ces diverses modifications, hâtons nous de le dire, n’ont pas été effectuées, comme il était possible de le craindre, aux dépens de la sonorité primitive de l’instrument et du caractère particulier de cette sonorité. La flûte demande, à coté d’une vibration sonore, des sons doux et suaves ; la flûte est la flûte, en un mot, et M. Tulou s’est toujours gardé de la confondre avec tel ou tel autre instrument à vent. Celle qu’il expose, d’ailleurs, et à laquelle il a donné le nom de flûte perfectionnée, ne cède nullement, soit pour la puissance des sons, soit pour la justesse et la facilité du jeu, au meilleur instrument de même nature et de système différent qui pourrait lui être opposé…..Outre ses excellentes flûtes, M. Tulou expose une série d’instruments à vent en bois, tels que hautbois, bassons, clarinettes, tous perfectionnés d’après son nouveau système, et d’une remarquable sonorité ».

La flûte perfectionnée de Tulou et la flûte système Boehm cohabiteront encore quelques temps avant que cette dernière ne s’impose, chacune étant reprise comme un modèle à part entière par plusieurs autres facteurs, comme c’est par exemple le cas de la maison Thibouville-Lamy, au catalogue de laquelle on trouve une flûte « façon Tulou »!***

*** on peut trouver les différents catalogues de la maison Thibouville sur le site http://www.luthiers-mirecourt.com/index.htm

Sources :
- J.L.Tulou: Méthode de flûte Progressive et Raisonnée (disponible en version numérisée par ici
- Constant Pierre: Les facteurs d'instruments de musique : Les luthiers et la facture instrumentale; précis historique
- http://facteursetmarchandsdemusique.blogspot.fr/2015/03/jacques-nonon-facteur-de-flutes-et-de.html

ps: d’un point de vue personnel, je me permettrai d’émettre une sérieuse réserve quant à la « simplicité du doigté ordinaire » affectionnée par Tulou… j’admets bien volontiers que je pratique bien plus les doigtés boehm que tulou… mais les premiers me semblent nettement plus logiques et faciles!

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